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N°2 – Dans la rue

 

Je voudrais essayer de répondre à l’appel de l’existence,

tel qu’il se donne en ce lieu désabrité, abandonné des certitudes mesurables, pauvre en poids, sans trace sur la balance de notre temps,

tel qu’il se présente, cet appel, ce signe, à un être humain, dans la cruauté de sa moderne manifestation.

 

Sans rien retenir,

parcourir toute l’étendue de ce monde dans sa dernière figure ; celle de la clôture définitive de la logique comptable, déployant les instruments d’écriture avec froideur et une blanche suffisance.

Je voudrais rendre grâce à ce hors les murs qui devient, maintenant, ma maison.

Là d’où le métier de vivre peut, enfin, prendre place, réclamer sa part.

Là d’où, malgré tout, des centaines d’hommes et de femmes travaillent pour être entendus, pour que rien ne les sépare d’eux-mêmes, pour répondre à ce qui ne cesse de venir, qui ne cesse de devenir histoire.

A ces compagnons de trottoirs, mes remerciements, car ils nourrissent mon endurance, fructifient ma solitude, rendent humbles mes accomplissements.

 

Ici posé,

malgré les apparences et les regards fatigués d’images de synthèse, je ne sais où me tourner, comment toucher, comment entendre ce qui requiert mon ouïe, afin que toutes ces voix chargées de tendre courage, accèdent à l’audible, traversent, même timidement, les murs d’inhumanité.

 

Ici posé,

laissé par les grandes catégories, passé à travers les filtres des rendus évaluatifs, dépouillé de mon identité qui ne dit plus mon numéro d’enregistrement, je m’allège de la folle action.

Je grandis de la vision qui apparaît sans filtre.

Dans le dépouillement instrumental, je pose genou à terre et je me laisse prendre par le tourbillon de la vérité.

Celle que tu ne veux pas voir.

Celle que tu tentes de cacher par tous les moyens.

 

Ici,

dans le séjour à même la frontière, à même la respiration du croisement des rivières, une mise en retrait prend place, laisse se déployer sans fin, les visibles criards, les surfaces éperdument lisses, les résultats conformes aux prédictions, ton regard qui s’anesthésie et tes sens qui se nécrosent.

Là où ça se passe nous y allons rarement.

Là où ça se passe c’est plein d’inconnu.

Là où tu es, dans l’infini connu, il ne se passe plus rien ; plus rien qui ne vienne des matrices mathématiques, qui ne sectionne, n’ordonne et ne diffuse un vivant de laboratoire.

 

Regarde autour de toi…

Sais-tu qui es-tu, avant que tu sois quoi que ce soit d’autre ?

Depuis des milliers d’années, depuis des temps immémoriaux, tu t’oublies dans la chimère de la facile apparition, de l’évidence qui te tranquillise, du stable que tu sembles, enfin, tenir.

 

Là où ça devient entièrement humain, nous ne regardons pas.

Toi comme moi nous ne voyons pas ce qui, malgré tout, continue à se montrer,

continue à nous concerner, à nous appeler pour s’harmoniser avec les battements du cœur.

 

Nous ne pouvons plus soutenir le chaos brûlant, le mouvement hasardeux du vivant, la  mouvementation qui n’a que faire des histoires d’éternité que les grands professeurs ne cessent de t’enseigner.

Nous ne pouvons plus soutenir le doute, l’entre-deux, les répétitions qui font fleurir les champs du labeur de la pensée et de la parole, les sous-bois qui n’ont plus de valeur marchande, les œuvres qui ne sont plus cotées par le marché de la moderne esthétique…

 

Là où le souffle du vivant prend forme, nous restons muets, car nos mots ne savent plus dire au plus près du silence.

Est-ce que ce que tu dis, donne à être quelque chose qui te concerne en ton propre, au plus près de la pulsation matinale ?

Est-ce que les mots s’écrivent avec ton sang ?

 

Arrives-tu à écrire avec des logiciels ?

Arrives-tu à écrire avec des mots lourds comme des montagnes qui t’exilent de l’opportunité de la parole, qui t’empêchent de te mettre en jeu, qui t’empêchent de prendre part avec ce qui se manifeste, comme si c’était la première fois, comme si tu ne connaissais rien, comme si la parole naissait en même temps que toi, en même temps qu’un monde où tu pourrais y être ?

 

Là où je me tiens, maintenant, je ne suis personne.

J’apprends, par le commencement à frayer un chemin entre l’inhumanité de mon passé, qui reste, malgré tout, ce que je suis

et ce que je ne sais plus nommer, ce que je ne sais pas situer et qui pourtant m’appelle.

 

Nikos Précas