Coodevad partage une expérience

Obtenir un diplôme par la VAE
quand on vient d’une classe/d’un quartier populaire:
enjeux, dominations et émancipation par le récit

1. INTRODUCTION: REPLACER LA FORMATION DANS UNE SOCIÉTÉ INÉGALITAIRE

LE PUBLIC ACCOMPAGNÉ

L’accompagnement VAE que nous menons s’adresse à tous publics,
mais aussi un public aux trajectoires sociales fragilisées, dont :

  • Des adultes issus des QPV, confrontés à des discriminations systémiques et à une stigmatisation (représentations sociales péjoratives)
  • Des personnes sans aucun diplôme, souvent sorties très tôt du système scolaire des allocataires du RSA, vivant dans une grande précarité matérielle et « abîmés »par des parcours de vie éprouvants
  • Des personnes exerçant des professions dévalorisées, principalement dansles métiers du care ou du service (comme l’aide à domicile), dont les compétencessont essentielles mais pas reconnues.

Ce public partage un même obstacle : se former et/ou obtenir un diplômen’est pas un droit effectif pour eux, mais un parcours de lutte.
On retrouve souvent des réflexes similaires :

  • Croyance forte que « le diplôme, c’est pour les autres »;
  • Des « conseils » qui déconseillent la VAE « pour vous »
  • Expériences préalables souvent invisibilisées /minimisées
  • Maîtrise inégale du langage institutionnel;
  • Rapport parfois difficile à l’écrit;
  • Injonctions contradictoires entre formation, travail, famille

L’accès à la formation et aux diplômes n’est pas neutre, la VAE n’échappe
pas aux inégalités, elle s’inscrit dans une société marquée par :

  • Des rapports de domination économique, culturelle et symbolique,
  • Des inégalités discriminantes selon les territoires, les milieux sociaux, les origines,
  • Des institutions scolaires qui entretiennent ces écarts plutôt que les compenser
  • Des certificateurs qui reproduisent souvent les inégalités plutôt que les réduire

Parfois, se former ou obtenir un diplôme, raconter son parcours:
c’est transgresser.

2. LES PROBLÈMES CONSTATÉS

UN SYSTÈME DE DIPLÔME QUI TRIE ET REPRODUIT

MÊME EN VAE, LES DIPLÔMES :

  • Reposent massivement sur l’écrit, peu familier pour beaucoup;
  • Exigent un langage institutionnel normé;
  • Demandent une aisance à l’oral lors de l’entretien final

En valorisant les codes culturels des classes moyennes et supérieures, le diplôme
continue ainsi de fonctionner comme un instrument de distinction sociale.

DISCRIMINATIONS VÉCUES DANS LES PARCOURS DE VAE

LES PERSONNES ACCOMPAGNÉES TÉMOIGNENT DE:

  • Sentiment d’illégitimité, souvent dès le premier entretien;
  • Des difficultés « à réunir les papiers » demandés lors de l’étape de recevabilité (procédure en cours de suppression par la loi)
  • Peur de mal parler, de < mal écrire », de ne pas être crues ou crédibles
  • Stigmatisation territoriale ou sociale
  • Expériences de domination institutionnelle, via des attentes implicites du jury.

MOI-MÊME, EN TANT QU’AAP, J’AI DÉJÀ ENTENDU DES ORGANISMES DE
FORMATION OU DES ACCOMPAGNATEURS DIRE:

  • Telle personne «n’a pas sa place en VAE», on ne lui donne même pas RDV pour l’informer
  • J’ai dit à cette personne dès le premier RDV <« vous n’allez pas y arriver, vous n’avez pas le niveau – Je préfère être honnête, comme ça personne ne perd son temps » …

Ces vécus relèvent la persistance de rapports de domination structurels.

LES ACTEURS IMPLIQUÉS:

  • les publics
  • les accompagnateurs – parfois discriminants malgré eux (posture sachante, évaluatrice,jugeante)
  • les experts / jurys /certificateurs – souvent discriminants
  • l’Etat / Ministère JS (DRAJES) / Ministère du Travail (DREETS / France VAE) / Educ.Nationale (DAVA) – intrinsèquement discriminant alors même qu’ils affichent l’inverse
  • les financeurs (Employeurs, OPCO, CPF) – a priori non discriminant, sauf envers les personnes qui n’exercent pas une activité professionnelle (la loi dit: en VAE toutenature d’activité est reconnue, mais une personne qui veut valider des compétences hors milieu professionnel n’a pas de financement)

Si certains acteurs participent pleinement à la dynamique VAE, d’autres en restent
éloignés, volontairement ou structurellement. Ces absences ou résistances éclairent les
rapports de domination qui traversent la certification.

QUI NE PREND PAS PART? POURQUOI ?

PLUSIEURS CATÉGORIES DE PERSONNES NE S’ENGAGENT PAS (OU NE SONT PAS
ENGAGÉES) DANS UN PARCOURS VAE:

  • Les personnes très isolées ou très précarisées
  • Les personnes en situation d’illettrisme ou de forte insécurité linguistique ou dys/multidys
  • Les personnes sans activité professionnelle

La loi reconnaît pourtant toute nature d’activité, mais les financements ne suivent pas:

pas d’employeur → pas d’OPCO → pas de financement → VAE impossible.

Cela crée une discrimination institutionnelle indirecte.

  • Les personnes auto-censurées

Elles portent en elles un discours social incorporé : « La VAE, ce n’est pas pour moi. >
Le système scolaire les a durablement convaincues qu’elles n’ont pas « le niveau ».

  • Les personnes que l’institution dissuade

Conseillers, employeurs, organismes qui « protègent » la personne d’un parcours jugé
« trop dur », « trop long », « pas fait pour elle ».

C’est une forme de sélection sociale précoce.

ACTEURS PARTENAIRES: QUI SOUTIENT LA DÉMARCHE?

  • Les accompagnateurs VAE (AAP)

Quand ils adoptent une posture maïeutique, non jugeante, sécurisante, ils
deviennent de véritables alliés d’émancipation.

  • Les employeurs et OPCO

Ils facilitent l’accès au financement et reconnaissent l’expérience des salariés.

  • Les structures sociales (CCAS, associations, médiation, travailleurs sociaux)

Elles jouent un rôle essentiel d’orientation, d’encouragement, de légitimation.

  • Certains certificateurs plus ouverts / conscients des enjeux sociauxet OPCO

Ils adoptent une posture réflexive, explicitent leurs attentes, et accompagnent
réellement la reconnaissance des acquis.

ACTEURS ADVERSAIRES – VOLONTAIRES OU INVOLONTAIRES

Les « adversaires » ne sont pas des ennemis déclarés, mais des acteurs dont les pratiques
contribuent à reproduire les inégalités.

  • La culture métier

<< On » dit encore qu’un diplôme obtenu par la VAE est un diplôme au rabais. Voire << ah, tuas obtenu ton diplôme en VAE, ce n’est pas pareil … <… Jusqu’à ;;; « tu n’es pas allée en formation, tu n’as rien appris ! »

  • Les jurys et certificateurs qui attendent un « beau dossier »

Ils mobilisent des standards scolaires implicites : langage soutenu, organisation abstraite,distance sur soi. Cela exclut de fait les publics populaires.

  • Les accompagnateurs qui adoptent une posture élitiste

Posture « sachante », jugement sur la qualité de l’écrit, attitude normative. Ils deviennent
alors un obstacle au lieu d’un soutien.

  • Les institutions certificatives (DAVA, DREETS…)

Structurellement discriminantes malgré leur discours:
→ procédures complexes, jargon administratif, délais longs, oral final intimidant.
Elles reproduisent les mécanismes de l’école.

  • Les financeurs

Indirectement discriminants:
pas de financement pour les personnes hors emploi ou hors cadre professionnel.

  • Certains conseillers orientation / insertion (RH, France Travail, CEP)

Qui pré-filtrent les candidats en fonction d’un « profil attendu » du candidat VAE.

UN ÉCOSYSTÈME QUI REFLÈTE LES RAPPORTS DE DOMINATION

LA VAE EST UN FORMIDABLE OUTIL DE RECONNAISSANCE,
MAIS ELLE S’INSCRIT:

  • dans une chaîne d’acteurs aux postures différentes,
  • dans un écosystème institutionnel inégalitaire,
  • dans des logiques symboliques héritées du système scolaire.

Ce qui empêche la participation à la VAE n’est donc jamais seulement individuel :
c’est un mélange de barrières structurelles, symboliques, économiques et
institutionnelles, qui forment un filtre social puissant.

POURQUOI EST-CE AINSI?

PARCE QUE LE DIPLÔME EST UN MARQUEUR SOCIAL:

  • il certifie des savoirs mais aussi/surtout une appartenance à un univers culturel;
  • il donne accès à des espaces de décision;
  • il légitime une parole.

LES CLASSES POPULAIRES, QU’ELLES SOIENT RURALES OU URBAINES
RESTENT CONFRONTÉES À :

  • une sous-exposition aux codes scolaires;
  • un accès limité au capital culturel dominant;
  • des parcours de vie marqués par la débrouille, l’informel, l’expérience nonreconnue.

3. LA VAE: UN OUTIL DE RECONNAISSANCE:

Accompagnement de personnes en grande précarité (allocataires du RSA, demandeur
d’emploi, personnes sans aucun diplômes) et/ou issues de QPV, dans un parcours de
promotion sociale ou de mise en lumière
des savoirs non-scolaires.

La VAE met en évidence la violence symbolique du diplôme :

  • difficulté à valoriser son travail, pas d’habitude parler de soi, de mettre en lumière ses savoirs
  • méconnaissance des codes écrits
  • autocensure.

L’ACCOMPAGNEMENT VAE AVEC DES PUBLICS POPULAIRES RÉVÈLE LA TENSION
CENTRALE SUIVANTE:

La VAE promet la reconnaissance, mais elle met très fortement à l’épreuve
celles et ceux qui maîtrisent mal les codes attendus.

DIFFICULTÉS FRÉQUENTES :

  • valoriser son travail
  • parler de soi
  • mettre en lumière des savoirs incorporés
  • comprendre les consignes
  • affronter l’autocensure.

L’accompagnement VAE vise à rendre visibles les compétences invisibles, il est alors
un soutien à la conscientisation, un espace de transformation.

De se réapproprier la parole : contester l’idée que seules les expériences légitimées
valent certification.

4. LE RÉCIT DE VIE : UN OUTIL D’ÉMANCIPATION CONTRE LA DOMINATION

Bien accompagné, le récit de vie permet (voir document pédagogique annexé):

De se comprendre soi-même: identifier ruptures, forces, apprentissages invisibles.

De se mettre en lumière: se rendre visible dans un espace où la prise de parole est
sociale et politique.

De déconstruire la domination scolaire : transformer l’échec ou la honte en analyse,
l’expérience en compétence.

De résister à la normalisation par le diplôme, en racontant sa trajectoire sans la lisser
pour correspondre à un modèle dominant.

LE RÉCIT D’EXPÉRIENCE C’EST:

  • un outil de confiance
  • un outil de réflexivité
  • un outil de légitimité
  • un outil de lutte contre l’assignation sociale.

5. UNE PÉDAGOGIE D’ÉDUCATION POPULAIRE:

A Coodev’ad nous valorisons une approche profondément ancrée dans
l’éducation populaire. La dynamique collective y tient une place centrale : on
apprend les uns des autres, on se renforce grâce à la pluralité des vécus, on met
en discussion les représentations sociales et les rapports de domination. Le
groupe devient un espace de soutien, de décentration et d’expérimentation, où
chacun peut observer, s’inspirer, oser.
Mais cette dynamique ne suffit pas à elle seule. L’individualisation est tout aussi
essentielle : chaque personne arrive avec des fragilités spécifiques, un rythmed’écriture particulier, des obstacles invisibles que le collectif ne peut pas toujours
compenser. Prendre en compte l’histoire de chacun, ses difficultés, ses peurs, mais
aussi ses ressources, permet de sécuriser les parcours et d’ouvrir réellement les
possibles. L’articulation entre ces deux dimensions – le collectif qui émancipe et
l’individualisation qui rassure et soutient – constitue un levier pour permettre à tous
de progresser, sans reproduction des inégalités initiales.


Dans la réalité, pour l’instant, l’essentiel de nos accompagnements est
individuel.

S’appuyer sur l’expérience: lutter contre la domination par la pédagogie
Accompagnement systématique des récits de vie.
Déconstruction « des identités assignées » et effort de positionnement individuel
Travail sur le langage institutionnel
Méthode de la maïeutique (accompagner la conscientisation des avoir expérientiels)Espaces de parole sécurisés et confidentiels = alliance avec le candidat
Entrainement à l’oral / démystifier « l’examen > final.

6. LES CONDITIONS DE RÉUSSITE

Donner de la confiance : construire la capacité à dire « j’ai le droit ».

Expliquer des règles du jeu: rendre visible le fonctionnement institutionnel et déscolariser la relation pédagogique pour rendre l’écriture accessible à tous.

Valoriser les savoirs d’expérience: la compétence ne naît pas qu’à l’école, créer des ponts entre vécu, pratiques professionnelles, et référentiels de certification.

Garantir un accompagnement long et patient: il faut du temps pour défaire l’autocensure. Compenser si besoin les freins à la mobilité et les conditions matérielles d’écriture : rdv en visio à des horaires << inhabituels », prêt de tablette ou d’ordinateurs, suggestions d’outils < porte-plume : enregistreurs, transcripteurs, IA, etc.).

Former les accompagnateurs et sortir d’une vision déficitaire des publics (voire d’une posture élitiste: bien rédiger une idée = bien la penser, sous-entendu : qui n’écrit pas bien, ne réfléchit pas bien).

7. CONCLUSION:

Réfléchir à l’accompagnement VAE avec les publics des classes et quartiers populaire c’est:

  • mettre en lumière les obstacles structurels
  • comprendre les mécanismes de domination présents autour de la certification
  • mais surtout reconnaître la puissance des trajectoires, les ressources, la dignité, et la force des savoirs non scolaires.

La VAE devient alors un véritable outil d’émancipation sociale.

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